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blog de Cyrille Amiel

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Billets d'humeur, articles et chroniques consacrés à la littérature et à la musique

Le maitre ou le tournois de Go, Yasunari Kawabata

 

« La plupart des professionnels du Go aiment aussi d’autres jeux, mais la passion du Maître présentait un caractère particulier : l’incapacité de jouer tranquillement, en laissant les choses suivre leurs cours. Sa patience, son endurance s’avéraient infinies. Il jouait jour et nuit, pris par une obsession qui devenait troublante. Il s’agissait peut-être moins de dissiper des idées noires ou de charmer son ennui que d’une sorte d’abandon total au démon du jeu. »

Mon avis : « Au matin du 18 janvier 1940, dans une auberge d’Atami, l’Uroko-ya, mourrait le Maitre Shusai, vingt et unième de la dynastie des Honimbo. »

Tout est dit dès la première phrase de ce court roman de Kawabata. En un jet, l’auteur nous décrit le personnage principal et nous délivre l’esquisse du drame qui va se dérouler au fil des pages.

L’homme n’est pas un être ordinaire, il est maitre d’un art subtile et membre d’une famille illustre. Sur ses épaules pèsent vingt générations de maitre de Go et on imagine les responsabilités et les obligations qui incombent à cet homme. Maitre Shusai se doit d’être à la hauteur de son illustre famille et de son rang, en brillant, littéralement, à chaque confrontation et en particulier, face à ce jeune maitre nommé Otaké qui, tout en étant respectueux, ne rêve que de l’évincer.

En 160 pages environ, Kawabata nous décrit les subtilités de la société nippone. Coincé dans un kimono devenu trop grand pour lui, le Maitre de Go se doit d’essayer de préserver son honneur alors qu’une évidence s’impose : il n’est plus le plus fort.

Surclassé par un esprit plus jeune, l’enjeu de la partie glisse progressivement pour n’être plus la victoire sur l’autre, mais l’acceptation de la défaite avec toujours comme impératif : éviter le déshonneur.

Tout au long de la partie qui l’engage avec celui qui s’impose rapidement comme son successeur, les adeptes du vieux maitre attendent, espèrent, un sursaut qui n’arrivera jamais.

Dans une atmosphère feutrée dont il a le secret, Kawabata aborde avec brio toute la subtilité des codes sociaux Japonais, mais il explore surtout le thème de l’angoisse de la mort et de la vieillesse.

Lentement, les spectateurs du drame sont amenés à accepter l’inévitable, la disparition d’un monument. Ils accompagneront le vieux maitre jusqu’au tombeau.

Pourtant, Kawabata, sans doute par pudeur, ne s’autorise jamais l’émotion que l’on pourrait attendre d’un drame. Il n’y a pas de larmes, ni de souffrance trop apparente. Comme si l’expression de la douleur ou du dépit face à la déchéance du vieux maitre pouvait être un signe d’indignité.

L’auteur nous livre une réponse à l’angoisse qui nous anime tous, cette peur qui, un moment ou à un autre, viendra nous chatouiller l’esprit : la perte progressive de nos moyens physiques et intellectuels, préambule à la mort, elle-même. Kawabata répond par le code de l’honneur et par cette constante attention à garder une attitude digne.

Enfin, il m’a semblé déceler une autre nostalgie : le regret d’un temps révolu, incarné par le vieux maitre. Pour moi, Kawabata exprime aussi ses regrets de la société féodale dans un face à face avec une société démocratique matérialisée par Otaké qu’il décrit comme absurde et tatillonne.

 

Cyrille Amiel

 

 

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