Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
blog de Cyrille Amiel

blog de Cyrille Amiel

Billets d'humeur, articles et chroniques consacrés à la littérature et à la musique

L'affaire de l'esclave Furcy de Mohammed Aïssaoui

Le 16 mars 2005, les archives concernant « l’affaire de l’esclave Furcy » étaient mises aux enchères, à l’hôtel Drouot. Elles relataient le plus long procès jamais intenté par un esclave à son maître, trente ans avant l’abolition de 1848. Cette centaine de documents, des lettres manuscrites, des comptes rendus d’audiences, des plaidoiries. Illustrait une période cruciale de l’histoire.

Les archives révélaient un récit extraordinaire : celui de Furcy, un esclave âgé de trente et un ans, qui, un jour d’octobre 1817, dans l’île de La Réunion que l’on appelle alors île Bourbon, décida de se rendre au tribunal d’instance de Saint Denis pour exiger sa liberté.

Après de multiples rebondissements, ce procès, qui a duré vingt-sept ans, a trouvé son dénouement le samedi 23 décembre 1843, à Paris.

Malgré un dossier volumineux, et des années de procédures, on ne sait presque rien de Furcy, il n’a laissé aucune trace, ou si peu. J’ai éprouvé le désir, le désir fort, impérieux, de le retrouver et de le comprendre. De l’imaginer aussi.

Mon avis : Plonger dans les méandres du passé n’est pas un acte anodin. Comment choisit-on de questionner tel sujet ou telle période de l’histoire ? Est-ce l’histoire que l’on interroge ? Ou parcourons nous notre propre roman de vie ?

Toutes ces questions, je suppose que l’auteur les a explorées avant de s’immerger dans cette aventure. Car, tout au long de la lecture du récit, on prend progressivement conscience de l’implication de Mohammed Aïssaoui. Implication émotionnelle et personnelle. Chaque ligne tracée, nous invite à découvrir le lien invisible qui le relie à Furcy. Il y a comme une parenté étrange entre ces deux êtres. Une connivence qui transcende celle du sang. Chaque page suinte cet amour surprenant venant heurter l’analyse scientifique que l’on attend habituellement d’un roman historique.

Mohammed Aïssaoui n’est pas un historien.

Malgré tous ses efforts, et son talent de journaliste, il ne peut contenir la passion qui l’anime pour ces hommes et ces femmes dont il nous narre l’histoire. La distance, nécessaire pour une analyse objective est avantageusement occultée au profit de l’émotion.

Et si vous avez la bonne idée de lire ce livre, c’est bien un rendez-vous avec l’émotion que vous vous apprêtez à vivre.

L’aventure commence avec une scène malheureusement courante pour l’époque : celle de l’évasion d’un esclave poursuivit par des chasseurs. Le décor est planté. La société Bourbonnaise (Bourbon est l’ancien nom de La Réunion) est d’une violence inouïe. À travers l’affaire Furcy, ce sont les tentatives désespérées de ces hommes et femmes pour retrouver la liberté et la dignité que l’auteur décrit. Et c’est tout le fonctionnement de la société coloniale esclavagiste que monsieur Aïssaoui va nous faire découvrir quasiment de l’intérieur. Une machine dont le seul but est l’exploitation de l’homme par l’homme pour l’enrichissement du plus petit nombre.

La mère de Furcy, Madeleine, est une indienne née au bord du Gange. Elle avait été vendue à une religieuse. Les deux femmes passent trois ans à Lorient. Puis, la religieuse décide de ramener Madeleine dans son pays natal. Lors d’une escale sur l’île Bourbon, la vieille femme fatiguée par son grand âge et par le voyage la confie à madame Routier en lui demandant de l’affranchir et de la ramener chez elle. Ce qu’elle ne fera pas, trop heureuse de « gagner » une esclave gratuitement.

Pour l’auteur, l’affaire commence là. Au moment précis où la promesse n’est pas tenue. Madeleine vivra une vie d’esclave et son fils également. À la mort de madame Routier, mère et fils vont être légués comme le reste de l’héritage au neveu, Monsieur Lory.

Mohammed Aïssaoui nous raconte le procès de Furcy. Il nous décrit la mise en examen de l’injustice. Il dénonce le fait que Furcy et sa mère aient été réduits en esclavage à « tort ».

Mais, y a t-il une bonne raison de réduire quelqu’un en esclavage ?

Accepter de s’indigner avec les partisans de la cause de Furcy, c’est accepter l’idée que l’esclavage, dans ce cas là et seulement dans ces circonstances précises, est un préjudice aux yeux de la loi. Hors, c’est l’instruction du système esclavagiste tout entier qu’il conviendrait, à mon sens, d’instrumenter.

Emporté dans le récit et par les mésaventures des personnages principaux, on en oublierait presque l’essentiel. L’affaire de l’esclave Furcy est une fausse bonne cause. Car elle légitime de façon insidieuse la situation des autres esclaves. Oui, comme tous les autres hommes et femmes réduits à la soumission, il fallait libérer Furcy. Oui, il fallait le faire pour la bonne et simple raison que l’esclavage est en soi un délit, un crime contre l’humanité.

Libérer Furcy en considérant qu’il a été réduit en esclavage par le seul fait des malversations d’un homme, c’est serrer plus forts les entraves de ceux qui mourraient dans les champs de cannes à sucre.

Ce livre est admirable puisqu’il permet de faire la lumière, d’une part, sur les atrocités qui ont été commises à l’époque et d’autre part, sur l’absurdité d’une législation qui reconnaît la qualité d’hommes libres aux Indiens… mais pas aux Africains !

Vu sous l’angle du principe fondamental qu’un être humain ne peut asservir un autre être humain, les arguments du procès sont insensés.

Alors, comment s’extasier de la libération de Furcy ?

Je ne pense pas que Furcy soit la figure emblématique d’une lutte pour l’abolition de l’esclavage. Il a lutté, certes, mais pour sa libération pas pour une cause qui transcenderait son existence. Cet homme n’était pas un rebelle, un Spartacus Réunionnais. Ne nous trompons pas sur les raisons fondamentales qui l’ont animées tout au long de sa vie et ne faisons pas d’un homme luttant pour ses intérêts le héros d’un peuple asservi.

À La Réunion, nous fêtons l’abolition de l’esclavage le 20 décembre. Cette fête s’appelle en créole la fête caf (la fête des noirs). J’aime penser que cette fête ne concerne pas uniquement les « noirs ». Je crois, au contraire, qu’elle nous concerne tous, puisqu’elle marque le jour où la France a entrepris de se guérir de cette maladie que l’on appelle l’esclavage.

Il est impossible de faire l’impasse sur ce livre tant il met en lumière l’extraordinaire perversité du système esclavagiste.

Cyrille Amiel

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article

angeselphie (amis-lecteurs) 06/07/2014 19:43

Merci, mais mon porte-feuille ne te remercie pas, car ce livre rejoindra ma pal... ;)

PetiteBelge 04/07/2014 19:52

Il est parfois dure de lire l'histoire, de l'écrire aussi ... encore plus dure quand il s'agit d'un thématique dont on préférerait ne pas se souvenir. Je ne connais pas ce livre, mais tu m'as donné envie de le découvrir.

Murmure d'un livre 04/07/2014 15:48

Je ne connais pas du tout cet univers et j'avoue que ce n'est pas du tout mon style de lectures mais j'ai bien aimé lire votre billet.

Rosa Price 04/07/2014 15:28

Ton avis me donne très envie de lire ce livre, qui m'a l'air "dur" dans un sens. Une lutte pour la liberté, je trouve ça beau, merci pour cet avis tentant ! :)

viou03 04/07/2014 15:19

Waouh quelle chronique et quel enthousiasme !